Philippe Delusinne, le patron de RTL Belgium, lance un appel direct et limpide aux politiques en cette période, au nom d’un pluralisme qui tendrait à disparaître et pour la pérennité de son entreprise. Avec des rentrées publicitaires, seules ressources du groupe privé, réduites de 50 à 70% en raison de la crise sanitaire, «l’urgence est immédiate» nous dit-il.
Tout d’abord, un mot sur la grande opération RTL/Sudpresse de ce lundi de Pâques, «Les Belges à domicile, vus du ciel», qui a réuni 335.709 téléspectateurs de moyenne pendant 5 heures. Mais l’audience, ce n’était pas le but…
Cette audience est énorme mais ça prouve surtout à quel point on peut être dynamique dans des conditions difficiles. À quel point les équipes se sont mobilisées pour, en 5 jours, monter une opération d’une telle envergure, à quel point on est un liant indispensable dans la société pour montrer qu’on peut relier les gens quand ils sont dans une situation difficile et puis aussi, à quel point les synergies entre médias est une très bonne chose. On se rend compte à quel point on est dans un état très exigu. 4,5 millions de personnes potentiellement, c’est peu. Tout seul, il est de plus en plus difficile de faire les choses, il faut de plus en plus être en synergie avec d’autres médias.
Le secteur des médias est sinistré par cette crise. Encore plus le secteur privé comme RTL qui vit grâce à la publicité…
Il faut maintenant faire une scission claire et nette entre les sociétés subsidiées et les sociétés privées. Quand on lit la semaine dernière – dans vos colonnes d’ailleurs – que la RTBF a 80% de ses revenus assurés par les dotations et 20% par la pub, quand elle souffre de sa pub, elle ne souffre que d’une partie de ces 20%. Nous, ce sont tous nos revenus qui sont dans la pub. Quand je perds 50% de pub, c’est 50% de mes recettes. Pas 50% de 20%… Aujourd’hui, il est plus que temps que les pouvoirs publics se rendent compte que la RTBF- et je suis le premier à plaider pour une chaîne publique- doit être remise dans son rôle de service public et que les chaînes privées (pas toutes) qui apportent une contribution citoyenne dans ce marché en créant de l’emploi, de la valeur en Belgique, doivent être aidées. C’est indispensable. Et j’ai fait un courrier en ce sens aux politiciens. Plus personne ne peut ignorer le fait qu’aujourd’hui le choix est: les politiques veulent-ils oui ou non préserver un pluralisme dans ce marché de l’audiovisuel? Si oui, il faut qu’ils nous aident.
Votre appel n’est pas neuf, mais là il y a plus que jamais urgence…
L’urgence est absolue et immédiate. Ce n’est pas dans quatre mois ou dans six mois qu’il faudra s’intéresser à nous. C’est maintenant, dans les jours qui viennent qu’il faut nous donner des signes tangibles, montrer qu’on est prêt à nous aider pour qu’on puisse subsister dans ce marché et continuer à faire ce que nous faisons: une vraie dimension citoyenne.
Sinon?
Sinon, ce sera une aventure dont je ne connais pas les contours aujourd’hui et qui sera fonction de l’évolution de la crise actuelle. Mais nous ne serons plus à même, faute de moyens, d’assurer ce que nous faisons aujourd’hui. Le message est clair. On (les politiques) a fait semblant de ne pas être très ému quand on a dû licencier 88 personnes il y a deux ans en se disant: «ils se débrouilleront bien!». Aujourd’hui, la question n’est plus celle-là mais est-ce qu’on peut survivre? La situation est critique, c’est une nécessité que ça se débloque.
Aujourd’hui, comment fonctionne RTL?
Les audiences sont vraiment très bonnes depuis 6 semaines. Et ce retour à la télévision prouve qu’on est un média de proximité, de famille. La mauvaise nouvelle est que la pub est une catastrophe historique, on n’a jamais vécu ça. On a un recul de 50-70% des recettes publicitaires, ce qui nous met en grande difficulté pour continuer à assurer le minimum des choses.Nous avons été obligés au mois d’avril de mettre 320-330 personnes (sur 560 personnes sous contrat RTL) en chômage temporaire pour 20% de leur temps en leur garantissant néanmoins 90% de leur salaire en avril.
De nouvelles émissions «maison», il n’est plus possible d’en fabriquer. Pour des questions sanitaires bien sûr, mais aussi de moyens. Vous espérez quand même en mettre à l’antenne à la rentrée?
J’ai l’espoir, moi, que courant juin, les choses reprennent un peu leur cours, avec un retour des annonceurs. Si d’aventure ce n’était pas le cas, on perpétuera une situation difficile pour les mois qui viendront et ça mettrait en péril la rentrée de septembre.
Ce rôle de proximité, renforcé ces derniers jours et indispensable, on a reproché à RTL de l’avoir un peu perdu ces derniers temps alors que c’est son ADN…
La proximité, c’est RTL. Ce sont les parades de Noël dans les rues, le Télévie, nos vedettes qu’on s’arrache. Mais cela demande des moyens aussi. Je plaide maintenant depuis très longtemps pour que le Fonds séries (de la Fédération Wallonie-Bruxelles) soit aussi accessible à RTL. C’est inacceptable qu’une société comme la nôtre n’a pas accès à ce fonds réservé à la seule RTBF. On ne demande pas mieux que de faire travailler des producteurs, acteurs, techniciens belges…
Un nouveau public, plus jeune, est arrivé devant son téléviseur pendant le confinement. RTL a les moyens de le garder ce public-là?
Je pense qu’il y a une chose fondamentale c’est que le public qui a (re) découvert la télévision restera chez nous mais à condition que nous soyons nous au rendez-vous de programmes de qualité et innovants. Le défi est plutôt le nôtre. On a le talent et les idées, il faut aussi qu’on ait les moyens.
Il y a deux ans, RTL licenciait 88 personnes. Comment avez-vous traversé cette période et surtout, est-elle totalement terminée?
Oui, elle est terminée depuis l’année dernière, c’est clair. À titre personnel, j’ai 62 ans et ça a été la pire période professionnelle de ma vie, en 38 ans de travail. Parce que c’est une entreprise à visage humain et chaque licenciement était quelqu’un dont on connaissait le nom, le parcours. Et si dans les départs il y a eu des métiers qui n’existaient plus ou des gens qui n’avaient peut-être plus la valeur contributive qu’on espérait, il y a eu des gens sacrifiés, hélas, sur l’autel des économes. Ça a été un déchirement de voir ces gens partir de la maison. Ça a été une période très sombre.
L’actuelle crise sanitaire pourrait-elle engendrer de nouveaux licenciements à RTL?
C’est prématuré d’envisager ça. Il est plus probable qu’au mois de mai nous aurons encore des gens au chômage mais je ne sais pas dans quelle proportion. Mais les licenciements, je ne les envisage pas du tout et j’espère vraiment ne pas devoir passer par cette case.
Ces dernières années ont été mouvementées à RTL. Vous n’avez pas l’envie raccrocher?
Je ne pense pas qu’on puisse être ici aujourd’hui sans avoir, dans une entreprise de médias, une vie mouvementée. Il y a une passion chez RTL qui m’anime moi aussi et j’y resterai encore, je m’y suis engagé, 4 ans avant de prendre peut-être une retraite que j’espère bien méritée. Mon défi aujourd’hui est de mettre RTL sur les rails d’un avenir pérenne.
Source:
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